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L’Institut du Monde Arabe (IMA), à Paris, abrite, du 24 novembre 2021 au 13 mars 2022, une exposition historique sous le thème "Juifs d’Orient, une histoire plurimillénaire". Ce qui va clôturer cette trilogie dédiée aux trois religions monothéistes, notamment "Hajj, le pèlerinage à La Mecque", en 2014, et "Chrétiens d’Orient : Deux mille ans d’histoire", en 2017-2018.

Ainsi, l’Institut du monde arabe met en lumière l’histoire plurimillénaire des communautés juives en terre d’Orient. La cohabitation avec les ­arabo-musulmans, pas toujours facile, fut riche dans le domaine des arts ou de la pensée.
Le choix du lieu l’exposition «Juifs d’Orient, une histoire plurimillénaire», est déjà en soi un message fort, aussi politique que culturel. Ce qui est montré permet, en effet, de rendre à César ce qui appartient à César, et mettre en exergue un héritage oublié, une histoire en voie d’engloutissement. Après avoir raconté l‘épopée souvent tragique des chrétiens d’Orient dans une exposition qui, en 2017, fit date, l’IMA, présidée par l’ancien ministre Jack Lang, narre, cette fois-ci, l’odyssée douloureuse des communautés juives, l’autre minorité qui compta dans ce monde qui s’étendit, jusqu’à la fin du Moyen Age, de l’Andalousie aux confins de l’Iran et jusqu’au Yémen.
Au fil des siècles, la pensée et la culture juives se sont, en effet, épanouies à Bagdad, au Caire, à Alexandrie, à Cordoue, à Fès, à Safed, au cœur souvent du monde arabo-musulman. C’était avant les désastres contemporains. De 1 million il y a une centaine d’années, les communautés juives orientales se sont désormais réduites comme peau de chagrin, comptant à peine quelque 30 000 personnes, principalement en Turquie. «Le XXe siècle fut celui des tragédies. Mais il ne faut pas regarder cette histoire à partir de la fin», plaide l’un des historiens de réputation.
Intitulée "Juifs d'Orient, une histoire plurimillénaire" ce projet est le troisième volet d'une trilogie consacrée par l'IMA aux religions monothéistes, après "Hajj, le pèlerinage à la Mecque" en 2014 et "Chrétiens d'Orient, 2000 ans d'histoire" en 2017. Selon un article consacré à l’exposition, le quotidien français Le Monde indique que c’est sans doute au Maroc que le bien-vivre partagé par les deux communautés juive et arabe dont parle Abdelwahab Meddeb, a le mieux fonctionné. Particulièrement à Essaouira-Mogador, la ville blanche, baignée par la lumière de l’Atlantique ». Cette petite ville, relancée et développée par le Sultan alaouite sidi Mohammed Ben Abdellah, compta jusqu’à trente-sept synagogues pour 20 000 habitants dont 16 000 juifs.
Pour entretenir cette mémoire, André Azoulay, conseiller du Roi Mohammed VI, de confession juive et dont la famille est à Essaouira depuis quatre générations , a travaillé pour refaire vivre la mémoire juive, notamment par la transformation d’une synagogue en pleine médina en Beyt Dakira, la Maison de la mémoire que le Roi Mohammed VI a supervisée et inauguré en personne en 2020. Comme son père, Hassan II, et son grand-père, Mohammed V, le Roi a un statut de protecteur de la communauté. Ces dernières années, il a permis la rénovation d’une vingtaine de synagogues et de plus de 14 000 tombes dans les cimetières juifs oubliés.
Il en est de même si l’on cite la ville spirituelle, Fès, où l’on trouve la synagogue Ibn Dannan (Ben Dahane). Elle représente l’un des joyaux de la culture juive marocaine et l’une des plus importantes synagogues de l’Afrique du nord. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la synagogue Ibn Danan fut récemment rénovée. Elle est ouverte à la visite depuis 2013 en tant que synagogue-musée.
De tout temps, des juifs ont occupé auprès des sultans marocains des postes de premier plan. Même si, comme le rappelle Le Monde « ce statut est différemment interprété selon les périodes et les souverains, les Juifs ayant subi de violentes attaques, notamment au Moyen-Age sous la dynastie des Almohades aux XIIe et XIIIe siècles, des intellectuels et des savants juifs, chefs de leurs communautés, occupent néanmoins des places clés à la cour des califes ». Aujourd’hui, la Constitution marocaine reconnaît la part de son héritage hébraïque, et l’hébreu sera enseigné dans les écoles publiques dès l’année prochaine. Témoin de cette réappropriation d’une partie de la mémoire nationale, la bâtisse de Beyt Dakira d’Essaouira, restaurée avec sa synagogue possède son propre musée, un centre de recherche et une bibliothèque. A l’entrée, le visiteur est accueilli par la Bible et le Coran posés sur un même support, en un dialogue partagé.
Au pied de l’Atlas, à Fès, Meknès et Marrakech, dans les anciennes capitales du royaume, les quartiers juifs, ou mellahs, et les synagogues sont restaurés ou en cours de travaux, avec le financement de l’Etat. Lors de l'inauguration de l'exposition, Emmanuel Macron a loué une "formidable leçon" de "coexistence", "d'enrichissement mutuel" et "d'échanges entre les monothéismes". "L'identité" est "toujours plus complexe qu'on le croit et se frotte à d'autres identités pour s'en nourrir", a souligné le chef de l'Etat en fustigeant les "obscurantismes" d'aujourd'hui comme d'hier.
"Juifs d'Orient..." veut montrer que "cette si longue histoire ne se réduit pas à une seule cause et à un seul conflit (israélo-palestinien), mais s'est installée dans une durée extraordinaire", dit Benjamin Stora, historien et commissaire général. Il ne s'agit pas de réconcilier ceux qui pensent que la cohabitation entre juifs et musulmans "doit être seulement décrite comme un exemple d'harmonie et de convivialité" et ceux "qui la décrivent seulement comme une suite de conflits terribles, notamment après l'apparition de la civilisation islamique", écrit Benjamin Stora dans un éditorial consacré à l'exposition. Mais "de donner des repères" sans lesquels "le monde ne saurait être viable". "Lorsqu'on interroge les vieux musulmans, ils disent tous « on était dans la même histoire ». Juifs et arabes ont ainsi parlé ensemble arabe, écrit l'arabe dans l'espace public et politique, et ça a duré dix siècles", souligne-t-il.
Vestiges archéologiques, manuscrits anciens, peintures, bijoux, costumes, objets rituels, photographies, musiques et installations audiovisuelles: 280 œuvres provenant de grands musées internationaux et français, évoquent la vie des populations juives du Maroc à l'Irak, de la Tunisie à la Syrie.* L'exposition promène le visiteur de la Haute Antiquité à nos jours: des premiers liens entre les tribus juives de la péninsule arabique et le prophète Mohammed à l'essor des centres urbains juifs au Maghreb et dans l'empire ottoman; de l'émergence des principales figures de la pensée juive à Bagdad, Fès, le Caire, Cordoue et Safed à l'exil des juifs du monde arabe. Avec, comme fil rouge, l'attachement à une foi très ancienne. Le parcours démarre avant l'ère chrétienne, lorsque pendant plus d'un millénaire les Hébreux vivent en Terre de Canaan. Avec les répressions romaines jusqu'au milieu du IIe siècle, la diaspora juive s'intensifie et les populations quittent Jérusalem, emportant avec elles les rouleaux de Torah. Galilée, Babylonie, Syrie et Egypte, d'une grande vitalité et diversité culturelle, sont alors leurs quatre grands foyers. Du VIIe au XVe siècle, la majorité des populations juives vivent dans le monde musulman. Elles y adoptent la langue arabe, dans la multiplicité de ses dialectes, qui retranscrite en hébreu devient le "judéo-arabe".
Avec la conquête musulmane, juifs et chrétiens vivent sous le statut de "dhimmi", qui leur confère une position d'infériorité et de vulnérabilité tout en leur assurant une protection juridique ainsi qu'une relative autonomie administrative, fiscale et religieuse.
Le grand intellectuel Abdelwahab Meddeb, mort en 2014, parle, lui, de « convivence » : « C’est un mariage d’harmonie et de convivialité partagée entre plusieurs mondes monothéistes », précise Benjamin Stora. En témoigne l’affiche de l’exposition qui représente la fresque murale du IIIe siècle de la synagogue de Doura Europos, sur l’Euphrate, dans le nord-est de la Syrie, dans laquelle il apparaît que la toge est le costume rituel de l’époque, des juifs comme des chrétiens. Tout au long de l’exposition, cette « convivence » orientale s’exprime au travers des pièces liturgiques, archéologiques, et des objets du quotidien – bijoux, costumes, manuscrits, photos, films d’époque, musiques.
Prêtées par quarante musées et collectionneurs privés, provenant de neuf pays, ces pièces jalonnent la traversée historique de l’épopée juive dans sa chronologie, celle du judaïsme ancré en terre d’islam. L’exil des juifs commence en 587 avant notre ère, date de la destruction du premier temple de Salomon à Jérusalem. Les communautés juives sont alors déportées à Babylone, où elles retrouvent le mode de vie nomade des origines et le commerce caravanier. En 320 avant notre ère, la Torah est traduite en grec, à l’intention des populations juives d’Alexandrie déportées par Ptolémée Sôter comme celles de la Cyrénaïque et de Carthage, en Tunisie. La présence ancestrale de la plus ancienne des diasporas juives en Iran s’accompagne, elle, de la traduction de la Bible hébraïque en judéo-persan. Des traces archéologiques des synagogues du IIIe siècle av. J.-C., témoignant d’une vie religieuse et communautaire, sont attestées à Alexandrie, dans le delta du Nil, à Fustat (le Vieux Caire), comme à Babylone, Alep, Bagdad, Kairouan, Carthage, Volubilis, Tolède, Cordoue, Grenade et Constantinople …